Au moment où la Grande Bretagne prend la présidence de l'Union, penchons nous sur l'action de Tony Blair, à travers un article écrit par J M BOCKEL à l'issue des dernières élections britanniques.
GENERATIONS EUROPE
Tony Blair : la nouvelle voix de la gauche
1997, 2001 et 2005 : chapeaux bas, Tony Blair et les travaillistes viennent de remporter un troisième mandat. Vu de France, il est tentant de continuer à faire comme si rien ne se passait. Et pourtant
Le peuple britannique vient à nouveau de reconduire une ambitieuse entreprise de transformation politique et sociale. Il a renouvelé sa confiance à lhomme de la troisième voie, du New Labour qui a si profondément rénové le socialisme anglais.
Nombreux sont ceux qui en France, à gauche surtout, lont condamné par avance. Le travaillisme devenant pour eux un libéralisme caché dont les velléités sociales masqueraient mal la soumission au marché.
A rebours, jai toujours affirmé quune révolution culturelle était en marche, au point dy voir dès 1997 les prémisses dune « troisième gauche ». Le New Labour a détourné les travaillistes de leurs archaïsmes. Il leur a permis dexercer durablement le pouvoir en parvenant enfin à réconcilier le discours et laction. « Dire ce que lon fait et faire ce que lon dit », voilà un principe qui à lui seul permettrait la réforme du socialisme français et le conduirait à un exercice enfin durable des responsabilités. Dautant que le travaillisme moderne ne se réduit pas à lefficacité politique : il a su donner au socialisme, non de nouvelles ambitions, mais plutôt de nouveaux outils. Jamais la nouvelle gauche anglaise na abandonné ses ambitions de justice et de cohésion sociale, jamais elle na renoncé au volontarisme politique. Mais elle a inventé de nouveaux leviers daction.
Cela, nous navons pas su le voir. Trop habitués à notre propre conception de lEtat-providence, prisonniers de notre imaginaire national et républicain. Et, sans doute, lEtat centralisateur, dirigiste et égalitaire, a bien été dans notre histoire le garant du progrès social et de lintérêt général. Mais les travaillistes ont compris avant nous que dans un monde déchanges généralisés et de flux, dans un monde dacteurs individuels, les outils dune politique progressiste devaient changer.
Alors, oui, regardons la réalité en face. Et pas seulement cette légitimité populaire réaffirmée. Evoquons le bilan et les promesses des années Blair : lAngleterre du New Labour est bien celle du plein emploi (4,6% de chômage), de la croissance soutenue (2,5% en 2005), de linflation contenue et des taux dintérêt réduits. Mais aussi, et surtout, de la hausse des salaires et du pouvoir dachat (relativement à la France, le niveau de vie des Britanniques sest accru de 20% en 25 ans), de lamélioration des services publics, de la lutte efficace contre lexclusion et la grande pauvreté (le nombre denfants pauvres a diminué de 25% en huit ans).
Ouvrons les yeux sur ses succès. Là où nous avons échoué chômage de masse et exclusion sociale en multipliant rigidités et mécanismes inefficaces dassistance, les travaillistes ont accepter de libérer le marché du travail, responsabilisant ses acteurs, encourageant lesprit dentreprise et favorisant les investissements dans linnovation et la recherche. Ils ont ainsi créé les conditions de la croissance et ont obtenu la réussite économique.
Fort bien, entend-on souvent, mais ses succès ont une conséquence sociale.
Oui, celle du plein emploi, de laugmentation générale du niveau de vie et de la correction progressive des inégalités !
En considérant que la plus grande des précarités est celle du chômage durable, les travaillistes ont fait de la continuité de lemploi un défi social. Il ne sagit pas de protéger à tout prix les emplois existants mais de tout faire pour sadapter aux dynamiques économiques en sassurant quun emploi succède à un autre. Ce qui ne signifie en rien un abandon du rôle de lEtat, au contraire. La puissance publique agit de manière volontariste en mélangeant contraintes légales, avantages fiscaux et aides à la formation. Ce dont témoigne notamment la création de « maisons de lemploi » qui ont pour objectif dorganiser au mieux la rencontre entre loffre et la demande. Les chômeurs y sont suivis individuellement prestations sociales et recherche demploi étant gérées conjointement et lobligation de résultats, c'est-à-dire demploi, est régulièrement évaluée.
Ce plein-emploi est un vrai moteur dintégration sociale et de sécurité sociale. Il donne notamment aux salariés une liberté de choix qui instaure un nouveau rapport de force avec les employeurs et favorise laugmentation des salaires.
On le voit, fluidité du marché du travail et progrès social ne sont pas incompatibles. Plus largement, les travaillistes ont su articuler lambition sociale à la réussite économique.
Et parce quils sont socialistes, ils ont redistribué les richesses ainsi créées. Cest ainsi quun salaire minimum a été institué et augmenté de 40% en 6 ans, que laugmentation volontariste des dépenses publiques a permis des investissements sans précédent en matière de recherche, déducation (avec un budget en hausse de 5,75% par an), de santé (+7,25%), de transport et de justice. Oui, Tony Blair est bien lhomme de la rénovation des services publics, démantelés par les conservateurs.
LEtat providence renaît en Angleterre mais son action et ses méthodes sont nouvelles.
Il investit économiquement et socialement, ce dont témoigne limportance de la dépense publique. Mais ce qui est distribué est ce qui a été effectivement gagné. Mais la détermination des besoins seffectue dans la concertation au plus près des réalités. Mais laction publique se décline en objectifs pragmatiques réduire le temps dattente à lhôpital, les accidents dans les transports publics, le nombre denfants pauvres avec des objectifs chiffrés et des résultats régulièrement évalués. Mais lEtat na pas le monopole des services publics. Des partenariats encadrés avec les entreprises à lexemple des écoles de la « deuxième chance » donnent à la collectivité de nouveaux moyens.
Voilà comment en inventant de nouvelles formes de régulation et de gouvernance, en conjuguant pragmatisme et volontarisme politique, les travaillistes donnent un nouveau visage au socialisme.
Saisissons notre chance et ouvrons les chantiers de notre rénovation. Au moment où notre parti se cherche, où sexpriment les pulsions de radicalité dune gauche attachée à la seule contestation et au dirigisme, voilà loccasion de donner un contenu à notre réformisme résolu. Non pas à travers une improbable copie mais en choisissant dinventer, à la lumière des réussites du socialisme libéral, dautres concepts et dautres pratiques.
A nous, à la gauche, de saisir cette chance de redonner à nos concitoyens un désir politique. Un désir tourné vers une société créatrice et solidaire, à lenvers de tous les replis.
Jean-Marie BOCKEL
Ancien Ministre,
Maire de Mulhouse,
Sénateur du Haut-Rhin
Tribune publiée dans Libération le 12 mai 2005
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